Bibique, chercheur de trésors...

 

Situées sur des points stratégiques, les îles de l’océan Indien, comme l’île de la Réunion, abritent depuis des siècles les secrets convoités de flibustiers d’une autre époque. Des chasseurs de trésors passionnés se sont lancés sur leurs traces à partir de vieilles cartes de pirates. Parmi eux, le dénommé « Bibique » tient une place à part.

Qui est Joseph Tipveau alias « Bibique » ? Un chercheur de trésors immodéré ? Un sorcier ? Un fou ? Tous les Réunionnais se souviennent encore de l’histoire émouvante de cet homme, né en 1936 à Saint-Paul, qui a roulé sa bosse dans tous les recoins de l’île, jusqu’à sa mort il y a dix ans, pour retrouver des trésors enfouis. Au point que lui aussi est entré dans la légende.

Pirate de père en fils
Carte ©RFO - 5.8 koA la recherche de ses ancêtres, Bibique apprend, en reconstituant son arbre généalogique, qu’un certain Adam James, pirate hollandais, est l’un de ses aïeux. Son sang ne fait qu’un tour : c’est comme si sa passion pour les histoires de corsaires qui le hantent depuis l’enfance trouvait enfin une explication rationnelle. La fièvre du flibustier le démange et cela va de soi, car il est descendant de pirate.

Le déclic se produit en 1959. Cette année là, un notable réunionnais remet une copie d’une carte au trésor à l’apprenti corsaire. Le jour où, une lueur dans les yeux, Bibique récite « la charte de la piraterie », son frère le croit « possédé ». Désormais la folie ne le quitte plus.

L’apprenti corsaire
Ancien footballeur, Bibique a profité des rencontres sportives avec les équipes des paquebots et des cargos pour s’initier aux rudiments de la navigation : se repérer en mer, faire un alignement, prendre un relèvement. Fort de son apprentissage, il s’empresse de côtoyer les pêcheurs de l’île et leurs histoires, et consacre son énergie à percer les secrets des flibustiers qui rôdaient aux alentours de l’île Bourbon - ancien nom de la Réunion - au 17ème et 18ème siècle. Bibique se lance alors dans des recherches minutieuses. Suivant toutes les pistes, il récolte des informations tantôt orales, tantôt écrites, et va dépoussiérer les livres d’ésotérisme et de piraterie des bibliothèques de la Réunion. Envoyé à Paris pour un stage d’éducateur sportif, il saute sur l’occasion pour consulter les estampes, les plans, les cartes marines, les portulans conservés à la Bibliothèque nationale de France, entre novembre 1962 et juin 1963. Le chercheur de trésors réunit une masse considérable de cartes d’époque et d’informations sur le parcours des pirates du Sud. La quête commence dans les livres avant de se poursuivre dans le monde.

Sur les traces de « La Buse »
Tombe ©RFO - 8 koBibique porte naturellement son regard sur Olivier Le Vasseur, terreur des eaux tropicales, que l’on surnomme « La Buse » en raison de sa rapidité à terrasser ses adversaires. Avec l’aisance d’un reptile en plein vol, La Buse a pillé et s’est encanaillé sur les îles de la route des Indes, amassant dans ses navires pierres précieuses, rivières de diamants, perles, or, tissus, vases sacrés et encore bien d’autres trésors. Le magot bien fourni est aujourd’hui estimé à 4,5 milliards d’euros, selon les chercheurs et les scientifiques. Ces mêmes spécialistes situent aussi l’emplacement du butin sur l’île de la Réunion. Voilà qui suffit à enflammer les espoirs de Bibique qui se lance à corps perdu dans cette nouvelle aventure.

La « vie » des morts
Rite ©RFO - 5.9 koIl est difficile de suivre une carte aux trésors sans se confronter aux superstitions, surtout à la Réunion où les croyances, les sorts, les malédictions, le vaudou sont monnaie courante. Il n’est pas rare de découvrir, au détour d’une route des Hauts, des offrandes à la vierge, déposées près de petits autels de fortune. Mais bien plus surprenant encore, les Réunionnais n’hésitent pas à parcourir les cimetières pour offrir l’obole aux âmes damnées : les meurtriers, les sorciers, les pirates ne reposent pas en paix là-bas. Par ces offrandes, le jour comme la nuit, ces visiteurs audacieux ou superstitieux essayent de s’emparer d’un peu de la force, du pouvoir et du secret des âmes errantes.

Le « cryptogramme du forban »
La tombe de La Buse, trônant dans le cimetière marin de Saint-Paul, n’est pas oubliée. Fleurs en pagaille, fumée d’encens, bougies, pièces de monnaies : l’on dit que ceux qui lui font des offrandes convoitent son trésor. Bibique va à son tour se recueillir sur la tombe du pirate des mers du Sud, pour entrer en contact avec l’âme du défunt, mais en vain. Le chercheur de trésor tente durant des années de déchiffrer le fameux « cryptogramme du forban » que la Buse jeta à la foule, en 1731, le jour où il gravit l’échafaud.

Concernant l’écriture du message comparée à l’alphabet des Templiers, le chercheur réunionnais apporte des indices sur les codes et l’identification d’un éventuel emplacement. Malgré ces quelques satisfactions, il ne se heurte qu’à des échecs. Mais il en faut bien plus pour décourager notre homme.

Le trésor du roi
Dans les années 1980, Bibique se concentre davantage sur les documents qu’il a rapportés de la Bibliothèque de France, qui concernent les terres découvertes par les Portugais au 16ème siècle. Il est question d’une bouteille à la mer et d’un certain Pedro Vasquez qui cache son butin sur l’île lors d’une escale en 1582. On parle du « trésor du roi ». Bibique, qui obtient une copie du testament de Vasquez, pense pouvoir retrouver l’emplacement des richesses grâce aux dessins de rochers et d’une pointe rocheuse en bord de mer. Tout porte à croire qu’il s’agit du lieu dit « la pointe du diable », réputé pour les requins qui abondent au pied des petites falaises.

Inquiétude du P’tit Paris
Quelques anciens des bidonvilles du « P’tit Paris », un quartier proche de la pointe du diable, racontent à Bibique des faits étranges. Voilà plus de cinquante ans, ils ont vu, dans la nuit, à la lueur de bougies, des ombres, en plein rite, égorgeant des animaux et cassant la roche à coup de pics, de marteaux et de burins. Pour le chasseur de trésor, il n’y a plus de doute. L’enjeu est si grand qu’il arrête de travailler pour arpenter les plages basaltiques de la côte sud, paré de ses bottes de pirates et de son chapeau de zébu. L’homme intrigue. Déambulant souvent dans le quartier de P’tit Paris, cet original suscite la méfiance des habitants.

Mangeur « d’z’enfants »
Les superstitions qui entourent l’histoire des chasseurs de trésor ont bien failli jouer un mauvais tour à Bibique. La légende dit : si l’on veut connaître l’emplacement d’un trésor, il faut libérer l’âme du damné en lui sacrifiant un jeune enfant. Dans le quartier du Sud, tout le monde connaît ces histoires d’enlèvement et de sacrifice : les rumeurs vont bon train sur le compte du rôdeur. Un jour qu’il marche, comme à son habitude, sur les lieux de ses recherches, le réputé « mangeur d’z’enfants » est violemment pris à parti par un groupe d’individus qui le menace. Il échappe au pire grâce à un ancien footballeur qui le reconnaît et l’aide à s’en sortir. Quelques temps plus tard, lavé de tout soupçon, tout rentre dans l’ordre. Le chasseur de trésors peut à nouveau se consacrer à ses activités.

Les rumeurs du trésor
Fouilles ©RFO - 6.7 koEn 1985, la mairie autorise officiellement l’aventurier à poursuivre ses fouilles sur la côte sud. C’est donc pioche et pelle en main, que Bibique, à la vue de tous, casse les rochers, creuse le sable noir et déracine les filaos. La presse s’empare de l’affaire du chasseur de trésors et suit presque quotidiennement les avancées des fouilles. Plusieurs cars de bénévoles, attirés par les rumeurs du trésor, débarquent en trombe sur le site et aident à piocher avec ardeur. Mais on ne trouve rien. Les chercheurs de trésors du dimanche se lassent vite mais Bibique, lui, reste déterminé.

« L’être chimérique »
Après plusieurs décennies d’une chasse sans trésor,Journal ©RFO - 5.5 ko l’aventurier est submergé par sa quête. Il est anxieux, perd le sommeil mais rêve toujours de trésors et de victoires, dès lorsqu’il arrive à s’assoupir. Ses proches racontent qu’à la fin de sa vie, Bibique se levait en pleine nuit pour écrire des pages et des pages de messages codés. Les mystères de la piraterie, trop lourds à comprendre, auront raison de lui. Il se donne la mort le 31 mars 1995 à l’âge de 59 ans. Selon sa volonté, ces cendres sont dispersées dans l’océan, cette forteresse insaisissable où demeurent encore enfouis les secrets des flibustiers, ces « anges noirs de la liberté ».

Né dans un monde qui ne croit plus à l’aventure, Bibique a partagé son trésor en laissant derrière lui un peu de ses rêves.

Barbara Laup le 20 décembre 2005

 

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